Le trou de mémoire

Il avait toujours voulu être écrivain, seulement écrivain, mais la vie en avait décidé autrement. Il avait publié pour s’amuser deux ou trois romans policiers aux Editions du Masque et plusieurs ébauches de manuscrits dormaient au fond d’un tiroir en attente de la période bénie où il aurait vraiment du loisir à consacrer à l’écriture.
Quand vint ce temps, il acheta un ordinateur et s’initia au traitement de texte. Il avait pourtant juré qu’aucun écrivain digne de ce nom ne saurait rédiger le moindre texte tant soit peu littéraire autrement qu’à la plume ou, à la rigueur, sur une machine à écrire Underwood comme celle que sa mère lui avait offerte, il y avait bien des décennies, pour ses dix ans.
Les mois passèrent. Il était captivé par les possibilités de cet outil magique grâce auquel il pouvait remettre ses textes sur le métier, les corriger et les remanier tout en conservant à ces pages une présentation digne d’un éditeur professionnel.
Séduit par les possibilités d’impression de sa « bécane », il ne donna pas immédiatement suite à ses projets d’une grande œuvre littéraire : l’autobiographie qui retracerait l’histoire de toute sa vie, qui rassemblerait tous ses souvenirs mais aussi ce qu’il savait de ses origines et de ses ancêtres. Souvenirs d’autant plus précieux qu’il était désormais le seul survivant de cette branche de la famille, décimée par les guerres et la maladie. Ses enfants et petits-enfants ne pouvaient compter que sur lui pour connaître leurs racines du côté paternel et ne manquaient pas de le relancer régulièrement sur l’avancement de son livre :
« Ne vous en faites pas, répondait-il avec un petit sourire entendu. J’y pense… On a le temps ! »
….
Tahiti, 1er septembre 2001. Cinq heures du matin.
Le téléphone sonne. Il fait encore nuit. Il me faut quelques minutes pour réaliser où je suis. Notre installation en Polynésie date de quinze jours à peine. Je balbutie un « Oui ? » ensommeillé. La communication est hachée :
« Ton père… tombé… très grave … évacuation en hélicoptère… s’attendre au pire… »
Je me suis toujours demandé ce que l’on entendait par « pire » : disparaître brutalement en laissant un grand vide ? ou se réveiller après des mois de coma avec un trou béant dans le cerveau, un gouffre sans fond dans la mémoire, où se sont jetés pêle-mêle tous ses souvenirs et jusqu’aux noms de tous les êtres chers, femme, enfants et petits-enfants compris ?
Depuis neuf ans, papa, ton disque dur est effacé, tu es aux abonnés absents, prisonnier d’un langage qui n’a de sens que pour toi. Nous ne lirons pas ce livre puisque tu ne l’as pas écrit. D’ailleurs tu n’écriras plus jamais puisque tu ne sais plus…

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