Une enfance à Biarritz dans les années cinquante

Ceux qui voudraient un échantillon de ma prose trouveront dans les pages suivantes quelques extraits de mes écrits personnels, car, bien entendu, je ne me permettrais pas de publier ce que des clients m’ont confié, déontologie oblige. Voici donc un passage d’une biographie que je suis autorisée à publier…la mienne.

…Je revois la silhouette de mon grand-père sous les tamaris au délicat parfum, ses épais cheveux blancs ébouriffés par le vent, quand il enlevait le feutre gris et doux que ma grand-mère l’obligeait à porter par crainte des insolations, et dont il se débarrassait dès qu’il échappait à son autorité, c’est-à-dire, peu ou prou, dès que nous atteignions le virage du casino Bellevue dans un sens ou l’avenue qui monte au phare dans l’autre. C’est qu’elle se méfiait la bonne maman, consciente au fond que son marin de mari, qui avait navigué loin de sa tyrannie pendant près de quarante ans, ne satisferait ses inlassables exigences qu’autant qu’il serait en vue. Une fois sur deux, après notre départ, elle se hâtait de vérifier depuis le balcon que ses ordres n’étaient point enfreints, et comme cela ne lui suffisait pas, elle ne manquait pas de nous questionner à notre retour :

- Jo, tu as bien gardé ton chapeau, avec tout ce soleil ?

Elle avait une sainte horreur du soleil et, pendant toute la belle saison, s’en garantissait si strictement qu’elle transformait leur appartement en tombeau lugubre.

Jo répondait avec un calme aplomb:

- Mais oui, Simone, j’ai gardé mon chapeau bien sûr, parce que je sais que cela te fait plaisir…

L’évidence de ce mensonge, un péché qui pouvait conduire en enfer, ainsi qu’on me l’avait appris, m’aurait frappée d’horreur de la part de tout autre que lui, mais justement c’était lui, mon grand-père adoré auquel je portais une admiration sans borne et une affection quasi religieuse au nom de laquelle je lui reconnaissais tous les droits, y compris celui d’enfreindre l’un des dix fondements de ma stricte éducation religieuse.

Simone n’honorait pas son homme de la même confiance que moi et éprouvait le besoin de conjuguer sa question à mon intention :

- Bon papa a-t-il bien gardé son chapeau ?

Elle me faisait grâce de la raison, ce terrible soleil que nous avions tant apprécié pendant notre promenade.

Je n’aimais pas trop répondre à cette question qui m’obligeait à choisir entre mensonge et trahison. La première fois que je fus confrontée à ce choix cornélien, je laissai passer plusieurs secondes avant de donner ma réponse et devant mon malaise évident, elle avait pris le regard et la voix de la tragédienne qui avait débuté à la Comédie Française, quarante ans auparavant :

- Attention ! tu ne dois pas me mentir ! avec des intonations si graves et si dramatiques que je voyais déjà les flammes de l’Enfer dans ses prunelles sombres.

J’avais alors fermé les yeux et bouché mes oreilles en pensée pour répondre d’une voix presque assurée :

- Oui, bonne maman, bon papa a gardé son chapeau tout le temps !

Et l’Enfer, dans tout cela ? Pour me débarrasser de cette épée de Damoclès, j’avais mis au point une stratégie que j’utilisai ensuite à maintes reprises : pendant que je proférais à haute voix le mensonge que me commandait ma loyauté envers mon grand-père, une autre voix, silencieuse celle-là, et que personne d’autre que moi ne pouvait entendre, disait simultanément :

- Bon papa n’a pas gardé son chapeau…

J’appris bien plus tard que l’estimable Galilée avait déjà testé le procédé pour échapper au bûcher, en murmurant entre ses dents : « Eppure si muove », tandis qu’il abjurait son hérésie devant les inquisiteurs.

J’étais fort satisfaite de ce subterfuge qui me permit de mentir aussi souvent que nécessaire. Bon papa m’en était très reconnaissant et me le manifestait d’une pression discrète de sa main qui n’avait parfois pas eu le temps de lâcher la mienne avant que soit posée la question fatidique, ou plutôt une des deux questions fatidiques. La seconde concernait la distance parcourue et la vitesse à laquelle nous avions marché. Je dois dire que cette question était sans doute plus fondée que la première. Ma grand-mère répétait à l’envi :

- Il m’a déjà fait un infarctus ! Je veux me le garder, moi ! ce qui sous-entendait que tous les autres étaient des assassins en puissance qui s’ingéniaient à nuire à la santé de son mari.

Selon le rituel, elle questionnait d’abord mon grand-père :

- Jo, où êtes-vous allés ?

Jo restait évasif :

- Oh, pas loin, nous avons fait juste un petit tour…

Il omettait de dire que nous avions parcouru tout le bord de mer depuis le phare jusqu’au bout de la Côte des Basques, sans compter les détours rituels par le rocher du Basta, les jetés du Port des Pêcheurs, les clochetons de la villa Le Goéland et les tourelles de Belza, car il était hors de question de ne pas les saluer à l’aller ou au retour. Une trotte de huit kilomètres, au bas mot, et d’un bon pas.

- Et tu n’as pas marché trop vite au moins ?

- Mais non, Moune, de toutes façons je marche toujours doucement quand je suis avec la petite… Je ne veux pas la fatiguer.

Ma grand-mère qui ne sortait jamais n’avait aucune notion de ce qui pouvait fatiguer une petite fille comme moi. Elle abaissait ensuite sur moi son plus noir regard:

- Vous n’avez pas marché trop vite ?

- Non, bonne maman, disait ma voix haute.

- Si, bonne maman, disait exactement en même temps ma voix basse.

Bonne maman nous fixait tous les deux de ses yeux noirs, profondément enfoncés dans leurs orbites, et passait sa main sur le front de son époux.

- Jo, tu es en nage !

Elle accentuait tellement le « Jo » que c’était déjà une accusation…

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