Des effets secondaires d’un travail d’écriture

Quand je travaille pour autrui, je n’ai aucune prétention à être autre chose qu’un écrivain qui retranscrit le plus fidèlement possible ce qu’on lui raconte, sans prendre parti et sans juger.
Je n’ai nullement vocation à dériver sur quoi que ce soit qui pourrait s’apparenter à une psychothérapie même s’il s’agit d’un travail très intime : j’ai parfaitement conscience que je deviens souvent une confidente privilégiée, peut-être même la personne qui en sait le plus sur l’homme ou la femme qui me livre sa vie. Il arrive alors que mon interlocuteur me questionne, me demande un avis ou veuille savoir ce que je pense de ce qu’il m’a dit. Je m’y refuse évidemment. Les seuls avis que je me permets concernent la pertinence de certaines révélations en fonction du public auquel elles sont destinées. Je considère que mon travail doit avoir un impact positif et je mets parfois mes clients en garde sur l’opportunité de publier des commentaires désobligeants qui risquent de provoquer des ruptures familiales importantes. Mon ingérence s’arrête là.
Je ne suis donc pas psychologue et si je sens que quelqu’un a besoin d’une aide particulière dans ce domaine – on s’en rend très vite compte – je l’invite gentiment à aller voir un professionnel.
Et pourtant… Quand je fais le bilan de mon activité, je suis bien obligée de me rendre à l’évidence: ce travail d’écriture que je permets aux gens de pratiquer a une incidence psychologique importante. En voici quelques exemples récents (les personnes n’apparaissent pas sous leur vrai nom mais il s’agit de cas réels).
J’ai été contactée au mois d’avril par Jérôme, un monsieur atteint d’une maladie neurologique galopante. Il était conscient de n’avoir que très peu de temps devant lui. Pendant les deux années précédentes, il avait commencé à rédiger son autobiographie avec beaucoup de difficulté. Il m’a demandé de l’aider à la corriger, à la mettre en forme, à l’illustrer. Il voulait absolument que le livre soit imprimé pour le mois d’août : il tenait à le remettre à l’occasion d’un grand rassemblement familial prévu de longue date. Nos entretiens ont été gais et chaleureux malgré ses difficultés d’élocution et sa fatigue. J’admirais la dignité de cet homme qui ne s’apitoyait jamais sur lui-même. Il était heureux de pouvoir mener à bien ce travail qu’il n’aurait jamais pu terminer seul. Nous avons tenu les délais et, en dépit de l’aggravation extrême de son état, il a tenu à être présent le jour J et à distribuer personnellement son livre à tous les membres de la famille. Il est mort cinq jours plus tard, comme s’il avait attendu pour partir d’avoir transmis cet héritage dans lequel il disait que sa vie avait été belle et qu’il avait été heureux parmi les siens…
Peu après, j’ai reçu la demande d’une petite-fille pour son grand-père, que j’appellerai Julien. Julien avait perdu son épouse qu’il adorait, sept ans auparavant, et ne se remettait pas de cette perte. Toute conversation avec lui dérivait rapidement sur son chagrin et finissait par des larmes. Sa petite-fille, désolée de le voir ainsi, lui proposa d’écrire son autobiographie avec mon aide et il fut rapidement décidé que le livre en question serait offert à tous les membres de la famille pour Noël. Le secret fut bien gardé. Au bout de quelques mois d’entretien, je ne pus m’empêcher de remarquer avec surprise que Julien ne pleurait plus lorsqu’il évoquait son épouse disparue. On sentait toujours beaucoup d’amour dans ses propos mais il était capable de parler de leur vie commune sereinement et de rire de bon cœur en évoquant certaines anecdotes. Le 24 décembre dernier, c’est un Julien heureux et fier de lui qui dédicaça solennellement son histoire à ses enfants et petits-enfants ébahis. Je l’ai revu depuis. J’ai le sentiment qu’il a trouvé un équilibre et que notre travail de mise en mots lui a permis de faire enfin son deuil.
Effets secondaires de l’écriture? C’est certain mais je ne peux que m’en réjouir puisque je n’ai constaté à ce jour que des effets bénéfiques. J’en parlais avec une consœur proche qui m’a dit avoir fait le même constat. Certains services hospitaliers ont d’ailleurs intégré ces pratiques d’écriture dans l’accompagnement de malades.
Mais il ne faudrait pas déduire de ce constat qu’il faut être veuf, malade ou en fin de vie pour raconter son histoire !

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